Le Rouge ou le Noir

Crédit du Nord de la ville de toutes les folies, 22h22. 

D’un air enjoué, B retira 100€ et les mit aussitôt dans sa poche. D’un geste un peu plus fébrile, N le suivit avec un peu d’appréhension. Il prit une grande inspiration, et enfila sa casquette et ses lunettes. Voilà qu’en un instant il était devenu un autre : la démarche était plus assurée, la détermination était au rendez-vous. On eût dit Morgan Freeman, mais en mieux.

B et N le savaient, là où ils s’aventuraient, les probabilités jouaient contre eux.
Quand bien même elles auraient été défiées, C qui avait ce regard neuf caractéristique des premières découvertes, remarqua assez justement que tout avait été conçu pour pousser à la consommation. Pour fêter la victoire, qui ne se dirigerait pas vers le bar ou mieux, vers le luxueux restaurant ? Bienvenue dans ces lieux hors du temps où vos comportements les plus logiques peuvent êtres annihilés par l’émotion d’un instant.

B et N savaient tout cela, ils avaient bien conscience du danger. Aux yeux néophytes de L, il semblait qu’ils avaient étudié la question sous de nombreux angles. Mais se disaient-ils, ne dit-on pas que la vie est faite de risques ?

Ce jour là, avec deux places de parking gratuites trouvées dans des zones ô combien touristiques, ils croyaient en leur chance.
Voilà comment les quatre comparses s’étaient retrouvés dans l’enceinte de l’établissement, à observer les stratégies des uns et des autres pour survivre après avoir osé défier les grands principes mathématiques qui régissent ce monde.

B et N talonés de C et L, plus en retrait, s’installèrent à une table. Et le manège débuta.
Douze / Dix. Pire configuration imaginable. La vision de B se brouilla. Tire. Moins dix. Dix-neuf / Dix-sept. Reste. Soulagement dans la petite équipe.  Plus dix. Retour à zéro. Quatorze / Sept. Instant de doute. Tire ? Reste ? B et N attendaient une confirmation quant à la décision à prendre. Le temps etait compté. Ici bas tout allait très vite. Il devenait urgent de se décider. L qui avait commencé à saisir le fonctionnement du Tableau, leur indiqua que la meilleure option était de tirer. Tire. Plus dix. Le solde de la fine équipe passait en positif. Au bout de vingt tours l’impossible s’était produit : ils en étaient à plus trente. Il fallait partir, ils le savaient,  avant de finir comme tous ces autres, qui groggys de leurs victoires improbables s’imaginent qu’ils ont des ailes et réalisent une fois qu’ils ont sauté que le risque de se fracasser les dents contre le bitume est avéré.

Un petit tour du côté de la bille de tous les espoirs et ils s’en iraient. B et N demandèrent à C de choisir : rouge ou noir ? C choisit noir. La bille choisit rouge. La bille avait toujours raison. Moins dix. Solde à plus vingt. Ils ne tentèrent pas le diable, eux qui s’étaient déjà aventuré dans son antre.

Les quatre acolytes traversèrent les couloirs cossus de l’établissement décadent en direction de la sortie. Ils s’arrêtèrent devant le bar. Ils ne se feraient pas avoir. Passage devant de le portique, au revoir au portier. Retour à la réalité. Euphorie.

On a gagné 20 balles, take that Lucien Barrière. Un pas de plus vers la faillite de ton casino.

Si seulement ils avaient misé sur le 21…

Cœur sur vous,
Lucile

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